La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 19 mars 2012

La frontière : question de guerre et de diplomatie

Vaste sujet que frontière ! Cet espace marque une fin, qu’il s’agisse d’une ligne imaginaire, une limite naturelle ou encore une zone de marche, qui n’est pas un no man’s land mais une zone-tampon où l’autorité principale est mal définie. Si le mot prend tout son sens au XVIe siècle, c’est qu’il devient un leitmotiv tant politique que géographique. Il n’est plus question de bordure ou de finage, la frontière s’impose à tous les esprits comme une limite intangible et comme un élément naturel du langage.





Pourquoi des frontières ?


La question semble a priori inutile. Il faut remonter aux premières sédentarisations : une civilisation nomade se fixant sur un territoire plus ou moins longtemps, doit reconnaître l’espace sur lequel il exerce son influence quand il ne subit pas son environnement. L’espace ainsi considéré est donc un « espace vital », une aire à borner sur laquelle le groupe exerce son autorité, tire ses subsistances, et par voie de conséquence, doit défendre et prémunir de toute agression. Il importe donc connaître ET faire reconnaître ses possessions. Outre les textes, outre la coutume (très vivace au nord de l’Europe), il est nécessaire de représenter l’espace dominé le plus fidèlement possible ainsi qu’en témoignent nombre de terriers tant seigneuriaux qu’abbatiaux. La mesure est d’autant plus importante au fur et à mesure que la communauté grandit, gagne en puissance, agrandit son territoire. Le besoin de connaître les ressources à disposition est vital, notamment pour les levées en hommes. Finalement, s’enfermer dans un territoire, c’est acquérir à plus ou moins long terme indépendance et sécurité, que n’offrent pas les aléas du nomadisme.



Ce qui vaut pour un clan, une tribu, une seigneurie vaut aussi pour l’Etat, or ce dernier a connu un net recul avec la chute de l’Empire carolingien. De son éclatement sont nés des royaumes sans grande autorité, constitués de principautés à l’image de la Flandre, qui ont confisqué à leur profit de nombreuses prérogatives régaliennes. Pour les rois, notamment pour les Capétiens qui au Xe siècle sont quasiment des seigneurs comme les autres, même souvent moins puissants que certains de leurs vassaux, il faut se faire entendre, se faire obéir et se faire respecter. Il importe donc d’éliminer toute forme de concurrence. Ceci est crucial pour la suite mais si l’on peut permettre une digression, il faut convenir que l’on trouve là tous les germes du futur état jacobin… La représentation du territoire doit être la plus fidèle possible et donc doit rendre compte de la question sensible de la frontière : la limite floue des marches s’estompe pour laisser peu à peu place à la ligne, qu’elle soit naturelle ou imaginaire. La lente construction de l’état royal et consolidation des frontières sont des événements simultanés.




Trouver des limites


Si l’on considère le relief de la moitié septentrionale de l’Europe, il est évident que l’on y trouve que peu de repères remarquables, de reliefs infranchissables. Il est plain, sans cloisonnement et la circulation des plus aisées. D’ailleurs, la plaine flamande, sous-ensemble de la plaine germano-polonaise est au cœur d’un « couloir d’invasion ». La question de la souveraineté pèse alors de tout son poids dans les relations entre voisins. L’on choisit donc de borner par la seule limite tangible à disposition : en montagne les lignes de crête, en plaine les cours d’eau… et le nord de l’Europe n’en manque pas. Cette ligne, usitée depuis les Celtes, continue de garder la même fonction en scindant nettement l’espace. Le cours d’eau n’est plus seulement un lien possible entre les populations mais aussi une séparation franche dans l’espace. D’ailleurs, cette habitude de borner les terres par des cours d’eau perdure en Flandre : dans les dénombrements féodaux, les parcelles sont ainsi délimitées… posant un problème délicat pour les retrouver puisqu’aujourd’hui, la plupart n’existent tout simplement plus. Ajoutons à cela qu’en plus, en 1.500 ans, soit depuis le début du Moyen Age, la physionomie du continent a considérablement changé : défrichements, assèchements, poldérisation de la côte frisonne, quasi disparition des marais, et donc, en corollaire, de nombreux cours d’eau. La matérialisation des frontières, des limites doit évoluer vers le concept –à l’origine abstrait – de frontière artificielle.




La représentation des territoires est jusqu’alors peu conforme à la réalité : soit ce sont des vues cavalières, parfois grossières, soit ce sont des plans et des cartes qui ne correspondent que de très loin à la réalité du terrain, faute de moyens de levée et de modes de représentations conformes. Et encore, plus le territoire est vaste et plus les « blancs » sont nombreux à remplir. La carte n’est alors qu’indicative, une représentation imagée qui reste encore « floue » dans ce qu’elle doit représenter.




L’émulation de la Renaissance



En Europe, pourtant, on trouve des émulateurs puissants pour présider à la naissance de la cartographie moderne, conforme au terrain : le mouvement humaniste et la Renaissance. Cette dernière permet de découvrir ou redécouvrir - c’est selon - les connaissances antiques, qu’il s’agisse de l’art ou de la philosophie. L’Europe bénéficie de contacts plus appuyés avec l’Orient ainsi que de la découverte de nouveaux continents. L’intérêt se porte au-delà du monde chrétien, tant dans le temps que dans l’espace. On regarde désormais plus loin que son territoire, que sa ville et sa banlieue. Et l’on commence à considérer d’autres « vérités », antérieures au christianisme ou extra-occidentales. Un grand progrès ayant déjà été fait avec Copernic et Galilée, les géographes poursuivent naturellement cet élan dans la compréhension du monde. Un monde qui a changé : il n’est plus centré sur l’action divine en faisant de l’homme son principal sujet d’étude en tant qu’être naturel et non en tant que création « à l’image de Dieu »… L’Homme devient objet d’étude, tout comme le milieu dans lequel il vit, de la façon dont il vit. Cette curiosité ouvre donc le champ à de vastes possibilités de recherches et de réflexion en imposant surtout l’idée de relativisme.




Le rapport avec les cartes ? On opère une lente transition du portulan vers la carte. Le portulan, destiné à la navigation maritime, n’est qu’une reconnaissance des côtes… La carte – elle – commence à s’intéresser à l’arrière-pays. Cette envie, ce besoin de savoir et de connaître perdure jusqu’au milieu du XXe siècle au travers des grandes expéditions ordonnées notamment par les rois européens, mais aussi par les sociétés de géographie, de toutes tailles, qui publient les récits et les documents mais qui missionnent aussi des explorateurs. D’ailleurs, Louis XVI ne demanda-t-il pas des nouvelles de La Pérouse avant de monter sur l’échafaud ?




Figures fondamentales ou Pères fondateurs ?



S’il est bien deux personnages essentiels pour la cartographie, ce sont bien Gérard Kremer, dit Mercator (1512-1594) et César-François Cassini, dit Cassini III (1714-1784).




Le premier qui fait tant souffrir les élèves de France et de Navarre est à l’origine d’une projection permettant de représenter la terre en totalité avec – cependant – un défaut : elle déforme démesurément les régions les plus éloignées de l’équateur. Qu’importe ! Parallèles et méridiens sont perpendiculaires, aide précieuse pour la navigation mais, pour précises que soient ses cartes, les « terra incognita » sont nombreuses… Sa carte de la Belgique qui, curieusement, recouvre quasiment l’Eurorégion, différencie bien les provinces, nomme les ports et villes, situe les cours d’eau mais elle est largement figurative. La carte est toujours à la limite de l’œuvre d’art d’autant plus que mappemondes et planisphères sont l’apanage de ceux qui se veulent puissants et informés … Le cabinet de curiosité a alors encore de beaux jours à vivre : la géographie comme la cartographie sont aussi des enjeux de mécénat donc de politique.




Pour mesurer l’importance de la demande accrue de fiabilité des cartes, encore faut-il savoir qui en commande l’exécution car cela à son importance pour le second, Cassini.




Qui donc a besoin de cartes de plus en plus précises ?


Si l’on considère une population occupant un territoire, elle doit se définir selon trois termes : l’état, le pays, la nation, qui clairement définis, permettent à un gouvernement, de quelque forme qu’il soit, d’assurer le fonctionnement de la communauté. Revenons sur ce fameux triptyque :


- L’état est la forme d’autorité reconnue, il a des obligations, notamment de protéger les populations et les biens, et donc doit organiser l’économie, les transactions monétaires, la police, la justice, etc… L’Etat n’est que la mise en place de l’organisation des relations sociales et économiques avec la possibilité d’ordonner, de punir et de contraindre.


- La Nation est un concept plus discuté en Europe. Cette querelle ne prend fin qu’après la seconde guerre mondiale mais elle a accompagné la formation de tous les Etats-Nations. Cette notion est d’une importance cruciale pour deux régions frontalières : la Flandre et l’Alsace-Lorraine. Selon les Français, Fustel de Coulanges et Ernest Renan en tête, la nation est une communauté se reconnaissant dans des valeurs communes et dans la volonté d’adhérer à ces dernières. Pour les Allemands, et surtout selon l’historien Theodor Mommsen, la nation est ethnique et linguistique, un quasi droit du sang. Ceci explique que pour la France, l’Alsace-Lorraine est française afin de respecter le vœu de ses habitants, alors que pour les IIe et IIIe Reich, elle ne peut qu’être allemande à cause de sa langue et de la culture germanique… expliquant l’annexion du traité de Francfort en 1871 à la fin de la Grande guerre, puis durant toute la seconde guerre mondiale, par l’Allemagne. Quant à la Flandre, on ne saurait expliquer autrement le regroupement des zones occupées du département du Nord. Durant la Première guerre, l’exploitation économique est confiée à des sociétés allemandes dans les zones occupées. Lors de la suivante, le Nord est zone interdite rattachée au commandement de … Bruxelles.



- Le pays est la seule idée concrète du triptyque : du latin « pagus », le terme désigne à l’origine la plus petite circonscription territoriale qui soit… Le terme désigne un espace occupé et limité, offrant d’ailleurs trois mots à la langue française : le pays, une aire bornée, le paysan, c’est-à-dire l’habitant du pays désigné en latin par « paganus » mais aussi le mot « païen » car les campagnes sont christianisées en dernier.







Une fois ces trois conditions réunies, le gouvernement peut exercer son autorité. A lui donc de la faire reconnaître et pour cela, il doit s’enquérir le plus exactement possible de ses ressources. Ceci est d’autant plus important que l’Europe est un continent perpétuellement en conflit : entre le début de la guerre de Trente Ans et la fin du règne de Louis XIV, l’Europe n’a connu que presque un mois de paix générale…




Lors de la constitution des grandes monarchies, il n’est question que d’agrandir les royaumes « par la lance de chair ou par la lance de fer », ainsi que le disait le chroniqueur Froissart, autrement dit par le mariage ou par la guerre et donc de reculer les frontières. Problématique qui prend toute sa dimension aux XVIe et XVIIe siècles, alors que la France est encerclée par les Habsbourg, notamment d’Espagne, qui tiennent les Pays-Bas au nord de l’Artois. Il faut donc connaitre les forces en présence de part et d’autre de la frontière, reconnaitre les places fortes et surtout, en l’absence d »un « train des équipages », savoir où se ravitailler… Pour la France, il manque une frontière au nord qui empêche les incursions vers paris… Une invasion vers Paris est possible par le Nord par manque d’obstacle ! Cette fragilité au nord prend toute sa dimension en 1636 quand les Espagnols s’emparent de Corbie. Pourtant voisine d’Amiens, la prise de cette petite ville menace Paris… parce que rien ne peut se dresser sur le chemin entre l’abbaye samarienne et la capitale. Pour Mazarin, il faut donc faire reculer la frontière de la France au Nord et à l’est pour créer un boulevard – terme militaire s’il en est – qui placerait enfin Paris au cœur de la France. Cette crainte justifie d’avance les annexions à l’est et la guerre de dévolution menée par Louis XIV. Vauban joue un rôle décisif en poussant le jeune roi à former son « pré carré ». Il faut fermer la frontière par une double ligne de villes fortifiées. Pas question de murailles comme dans le cas du limes romain, la guerre est encore au siège des villes. Les architectes militaires ne peuvent que s’intéresser à la cartographie. Les relevés effectués par les arpenteurs de Vauban comme de ses successeurs prennent en compte la réalité du terrain afin de dresser des défenses efficaces. Comment expliquer alors, sans cette maîtrise de la représentation géographique, la rapidité de la mise en défense des places-fortes ou l’utilisation de l’eau comme élément défensif dans une région aussi plane ?



C’est l’aube du siècle d’or des géomètres et arpenteurs, qui mesurent la terre et retranscrivent leurs données en cartes.




Un outil autant stratégique que diplomatique


La carte est en même temps un outil militaire et diplomatique, à l’image de l’exposition permanente à Versailles des plans-reliefs devant lesquels passaient systématiquement les ambassadeurs étrangers se rendant à l’audience royale. Ainsi la carte est instrumentalisée pour servir la puissance souveraine, à l’image du recueil du chevalier de Beaulieu, qui entreprend de dessiner les plans, le profil et la carte du territoire des villes conquises par Louis XIV au nord de la France… Connaître ses possessions mais aussi faire connaître sa puissance à ses ennemis potentiels devient le but politique assigné à la carte, et donc rendant la question des frontières plus primordiale encore. Ici la carte rejoint la numismatique : si la pièce de monnaie permet de connaître plus ou moins bien le visage du souverain (Louis XVI en fit l’amère expérience à Varenne), la carte permet d’exposer ses possessions donc son autorité voire sa puissance. Il ne faut pas oublier que sous le règne de Louis XIV, la France n’est certainement pas l’Etat européen le plus vaste, mais il est le plus peuplé avec, estime-t-on, vingt millions d’habitants...



Cassini ou le grand bond en avant


La carte de Cassini est une avancée essentielle. Reprenant la base des travaux de Delambre et Méchain pour le calcul du méridien de Paris (permettant de fixer la valeur du mètre) dans des conditions très difficiles de Dunkerque à Perpignan (voir le monument dans le parc du Fort de Petite-Synthe). La couverture générale de la France est un travail titanesque entrepris par César-François Cassini et ses géographes… Les levées durent de 1756 à 1789. Les 181 feuilles, qui assemblées forment la carte du royaume, sont publiées de 1756 à 1815. Les témoignages rapportés font état de zones inconnues sur la carte auxquelles il faut ajouter l’ignorance de nombre d’habitants qui ne savent ce qui se trouve de l’autre côté de la montagne ou de la vallée, ou qui sont parfois incapables de nommer les lieux qu’ils voient au loin. Ajoutons cependant qu’aujourd’hui encore, il est des gens en France, et même dans la région, qui n’ont jamais vu la mer autrement qu’à la télévision. Certes, il y a des voies de communication, autant par terre que par voie d’eau et les relations entre les grandes villes existent mais elles sont difficiles, saisonnières le plus souvent et très lentes. En fait, le territoire français est un espace qui reste méconnu, voire souvent inconnu.




Le but avoué de Cassini est simple : mesurer les distances par triangulation et assurer le positionnement des lieux. La triangulation, mesure mathématique simple nécessitant trois points de repère que l’on relie et qui permettent la mesure des distances avec ce trait de génie mathématique qu’un triangle, quel qu’il soit aura toujours trois côtés et que la vérification de la mesure est la plus simple qui soit : la somme des angles donne « normalement » 180° ! Il veut mesurer le royaume, c’est-à-dire déterminer le nombre innombrable de bourgs, villes, villages semés dans toute son étendue » et enfin représenter ce qui est « immuable dans le paysage ». Cela prend plus la dimension d’une exploration que d’une promenade de santé.




Saluons au passage cette œuvre titanesque pour plusieurs raisons :


- Il restait peu de vestiges de l’expédition de Delambre et Méchain


- Il faut sans cesse batailler avec les autorités locales


- Convaincre les plus superstitieux qui accusent ces étrangers venus avec de drôles de machines d’être à l’origine de mauvaises récoltes, voire qui les molestent.


- Les langues et patois innombrables du pays : même pas 30 de la population maîtrise le français et il ne faut pas nécessairement compter sur les curés de campagne à peine plus éduqués que leurs ouailles.


- La peur de l’ « étranger », celui qui n’est pas de la communauté… une xénophobie primaire.




Néanmoins, et si l’on ajoute la normalisation du dessin, la carte ainsi établie reste aujourd’hui fiable à quelques mètres près. De plus, on commence à fixer la nomenclature durablement en figeant l’orthographe et en francisant nombre de toponymes. La carte rend compte surtout plus finement des accidents de terrain qui s’ajoutent aux éléments humains : ainsi voies d’eau, routes mais aussi montagnes et marais sont indiqués (d’ailleurs, les urbanistes actuels feraient bien de la consulter plus souvent pour éviter moult désagréments). Plus encore, les feuilles concernant les littoraux donnent une idée des bancs proches de l’estran et des rades, quoique celles-ci soient l’objet de tous les soins des écoles d’hydrographie.




Cependant la carte reste l’apanage des plus fortunés et des plus érudits, et en l’absence des fameuses frontières naturelles, il n’est d’autre choix que de matérialiser la limite par des bornes. Il s’agit bien de marquer les limites de souveraineté mais pas d’entraver la circulation. La frontière existe mais ce n’est pas un mur infranchissable.



La révolution de la carte d’Etat-Major


Le XIXe siècle, marqué par les guerres d’Ancien Régime et surtout par les guerres napoléoniennes, voit un progrès décisif avec la carte d’Etat-major. Etablie et régulièrement révisée, à l’échelle de 1/80.000, elle est d’une précision alors exceptionnelle compte-tenu, comme pour la couverture de Cassini, que les levées se font au sol. Les moyens aériens n’existent pas. Indiquant de plus en plus de détails, notamment les altitudes, les pentes et dénivelés, éléments trop souvent méconnus des officiers supérieurs qui déplacent des troupes à pied ou qui veulent établir des batteries d’artillerie en position dominante. Les zones de frontières font donc l’objet d’études particulièrement approfondies, selon l’adage « si vis pacem, para bellum »…




La cartographie se mêle aussi de « macro-géographie » (comme il y a une « macro-économie ») avec la création du cadastre consulaire puis impérial. Objet de mesures et d’arpentages fiables, le cadastre sert de base d’imposition. Ils accentuent cependant la dimension humaine si l’on leur y adjoint les matrices mentionnant les propriétaires et la destination des parcelles. Le type de dessin employé étant encore à la limite du figuratif, il était alors facile d’identifier une éminence, une crête, une fosse, etc… ce que ne permettent plus les cadastres actuels, dont la seule utilité aujourd’hui reste délimiter les parcelles sans plus de précision. Néanmoins, cette connaissance « fiscale » a une importance indéniable pour des études purement locales, notamment pour les zones frontalières où parfois des « anomalies » ou des « imprécisions » apparaissent çà et là…




Quoiqu’il en soit, la cartographie militaire reste la plus précise, heureuse héritière de l’Ecole de Brienne où Napoléon apprit qu’une bonne carte, qu’un schéma clair valait souvent mieux que long discours.




De la Géographie à l’Intelligence


Avec la naissance des états modernes, l’on quitte le domaine de la géographie pour celui de l’Intelligence… ou selon une formule moins politiquement correcte, de l’espionnage. En effet, une parfaite connaissance de son territoire et de ses ressources est une chose, en savoir autant sur ses voisins en est une autre, et cela qu’ils soient de potentiels alliés ou d’hypothétiques ennemis. Certes, le XIXe siècle, nourri d’exotisme colonial s’intéresse plus à la lointaine Tombouctou qu’à Furnes ou Anvers… mais cela concerne, il est vrai, avant tout le grand public.




D’autres, pourtant, préfèrent en apprendre plus sur ce qui leur est proche. Il ne faut pas oublier que si Scrive-Labbé est connu et célèbre à Lille, c’est pour avoir été en Angleterre et d’en être revenu après avoir volé pièces et secrets industriels, permettant de concurrencer les filatures de Grande-Bretagne.




Les libraires vendent nombre de récits de voyages, à commencer par ceux des auteurs reconnus comme Victor Hugo. Malgré la difficulté de circuler en France, les guides touristiques font florès et sont parfois de véritables études ethnographiques : sorti de la ville, le voyageur devient un explorateur. Quelle famille n’a pas eu dans sa bibliothèques des guides comme le Joanne, ou même aujourd’hui le guide vert de Michelin ?




Quant aux militaires et aux diplomates, s’ils se doivent de connaître le terrain, il leur importe de savoir ce qui se trouve en face, quitte à recourir aux moyens de renseignements plus humains.




Ainsi, l’offensive allemande de 1940 trouve une des explications de son succès fulgurant dans la parfaite connaissance géographique qu’ont les troupes du IIIe Reich qui ont mené des campagnes de renseignement, notamment photographiques, dès 1933. Souvent d’ailleurs, les chefs de corps allemands détenaient des renseignements plus récents que les Français eux-mêmes.




Mais cela n’est après tout qu’une conséquence des frontières établies par le Traité de Vienne puis par la création et la modification de nombreux états à l’issue des traités après les deux guerres mondiales. Dessinées sur des critères arbitraires, souvent contraires à la volonté ou à l’intérêt des peuples eux-mêmes, niant jusqu’à l’aspect ethnique, ces frontières se sont cristallisées, souvent autour d’un sentiment national fort souvent teinté de xénophobie, nourri des antagonismes et des revendications frontalières. Derrière les limites d’état se retranchaient donc autant les armées que les douaniers pour rendre la frontière la plus imperméable possible aux produits comme aux influences étrangères… La Ligne Maginot en est une démonstration par l’absurde s’il en est…




Méfiance, défiance, suspicion envers l’étranger, la peur s’installe, la xénophobie, au sens strict du terme est exacerbée… contre celui qui n’est pas du village, contre celui qui est étrangers… jusqu’à voir des nonnes parachutistes allemandes partout en France en 1940. La frontière est poreuse : elle n’empêche pas la circulation des hommes ni des marchandises, mais celles-ci sont plus souvent illégales car l’Etat doit garder ses monopoles au sein de ses frontières… Quoi de moins étonnant alors que tant de Flamands aient trafiqué le tabac dans les dunes et les chemins frontaliers ?




Qu’adviendrait-il si la frontière venait à disparaitre ?


A fortiori, la question ne se pose même pas depuis la création de l’espace Schengen. Plusieurs membres de l’Union Européenne ayant accepté le principe d’une libre circulation des biens et des personnes au sein de l’espace qu’ils forment. Circulation il est vrai facilitée par la mise en place d’une monnaie unique… Néanmoins, la neutralisation des frontières dans l’espace Schengen ne signifie pas leur disparition totale et définitive : les limites politiques et les souverainetés sont maintenues dans leurs spécificités même. Il n’y pas une législation, ni même une citoyenneté « Schengen »… Pas plus qu’une citoyenneté européenne ressentie comme telle puisque les états ont été maintenus dans leur forme. L’union n’est qu’une association, pas une fusion. Contrairement à la constitution des grandes fédérations telles la Russie (impériale puis soviétique) ou les Etats-Unis d’Amérique, la création d’états fédérés se s’est accompagnée de la mise en place d’une langue unique. Certes une large part de la population hispanique du sud des Etats-Unis ne parle pas l’Anglais en ce début de XXIe siècle mais c’est plus par un défaut de volonté des états d’investir dans le domaine de l’éducation. La Russie – quant à elle – a largement russifié les peuples allogènes, faisant disparaitre la langue locale au profit du russe, enseigné par ailleurs dans toutes les écoles de l’ancien bloc de l’Est.




Or en Union Européenne comme en Europe de l’Ouest, rien de tout cela. A l’heure des grands ensembles supranationaux, le continent tout comme l’Union européenne est marqué par la division : dispersion des législations sociales et fiscales, types de régimes divers et variés et surtout une multitude de langues… L’Europe n’a pas su imposer de langue commune : la frontière effacée pour faciliter les échanges au moins économiques, réapparait soudainement avec les différences de législations, en raison des langues différentes surtout à cause du facteur culturel, car l’unité culturelle européenne n’existe pas, du moins pas encore…




La frontière, ainsi que nous l’avons déjà dit a été fondée sur des motifs autant militaires qu’économiques, aux dépends du facteur humain.




Il faut donc se poser la question du moment : que se passerait-il en cas de faillite de l’Euro, question on-ne-peut-plus d’actualité. A titre personnel, l’Euro a été mal « vendu »… la parité fixée pour le franc ne permet pas de faire des comparaisons et les augmentations, fussent-elles d’un seul « eurocent », conversion effectuée, prennent des proportions inquiétantes. Ceci dit, et pour clore le sujet, bornons nous à rappeler que la nostalgie, c’est évoquer à regret les prix d’il y a vingt ans en oubliant de donner les salaires qui allaient avec… Reviendrions nous vers un repli national en sortant de l’espace Schengen comme cela a été évoqué par un candidat à la présidentielle ? Pourquoi pas mais alors il faudra supporter un ralentissement des échanges, réinstaller des postes de douanes à l’heure où l’Etat réduit ses cadres… et surtout revenir à tous ces petits trafics qui laissèrent souvent dans les familles des souvenirs truculents, les files d’attentes aux postes douaniers n’ennuieront que les promeneurs, les vrais fraudeurs sachant, eux, où passer… et donc perdre du temps au détriment de trafics autrement plus rémunérateurs comme celui des cigarettes de contrebandes (autres temps, autres mœurs, autres besoins)… cela reviendrait aussi à réduire les possibilités d’échanges de quelque nature que ce soit, et donc d’orienter les états plus ou moins rapidement vers un retour au protectionnisme donc à la défiance, à la méfiance, à l’exacerbation des sentiments nationaux alors que nous sommes à l’heure de la mondialisation et de la globalisation… Ce n’est donc pas une hypothèse réellement envisageable. La seule issue pour continuer à ouvrir les frontières et définir une identité supranationale qui ne fasse pas oublier l’identité locale (mais pas plus que ne l’a fait l’identité nationale jusqu’à présent) et d’ouvrir à la coopération, voire à l’intégration des espaces frontaliers en les rendant interdépendants et rendant l’imbrication pérenne, ce qui suppose une volonté de créer des moyens de transports interconnectés, de mettre sur pied des projets communs mais pas seulement économiques… cela supposerait aussi de pratiquer aussi les échanges humains en facilitant la mobilité des ressortissants européens sur la base du volontariat (échange de fonctionnaires, de militaires, d’enseignants mais aussi entre personnels d’entreprises). De fait, l’intégration devant se faire aussi sur le plan culturel.




Un tel mouvement d’intégration, assez fort pour effacer définitivement la frontière au-delà du simple facteur économique, convenons-en ici, ne devrait pas présenter de caractère insurmontable car la frontière est récente et l’histoire a longtemps été commune de chaque côté de la frontière. De toute façon, notre région des Pays-Bas a changé tellement de fois de souveraineté qu’une de plus ou de moins ne changerait finalement pas grand-chose, si ce n’est quelques habitudes.

1 commentaire:

  1. beau travail .J' ai pris beaucoup de plaisir avec cette lecture.
    Adel

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