La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 13 février 2012

Le retour des Dunkerquois après la reddition de l’Amiral Frisius

In : Chatelle & Morel - « Dunkerque libérée – juin 1944-mai 1945 », collection « Villes dans la Tourmente », SILIC, Lille, 1954


Les premiers Dunkerquois qui parvinrent à rentrer dans leur ville purent faire d’intéressantes constatations et dresser de tristes bilans. Je dis « parvinrent » car, au début, l’interdiction d’y pénétrer fut strictement appliquée. Si le docteur Vautrin réussit à revenir rapidement à l’hôpital, pour y sauvegarder au prix de grandes difficultés les avoirs français, ce fut à la suite d’un déjeuner auquel participa le Préfet du Nord, M. Roger Verlomme, à la popote du 51e RI. Après quelques libations, et en conjuguant leurs efforts, ils amenèrent un major anglais à parier qu’en dépit des interdictions existantes, il montrerait Dunkerque à notre docteur. Il l’y conduisit en effet. Celui-ci n’accepta pas de repartir et il y demeura, presque seul, durant une semaine. Il vit les Allemands déposer leurs armes entre les deux lignes. Il vit Frisius, avant qu’il ne quittât Dunkerque dans une confortable « Talbot ». L’Amiral, avant son départ, confia sa cantine, son journal d’opérations et différents objets au docteur Vautrin. Il assista au départ de 8 à 9.000 Allemands, s’en allant en groupes vers la Belgique, par colonnes séparées, en chantant. Il admira, enfin, dans les dépendances de l’hôpital, un fiacre peint en blanc avec de grandes croix rouges. C’était, durant le siège, le curieux « carrosse d’un médecin » allemand (Le véhicule devait ensuite rester exposé à tous les vents pendant de longs mois dans les ruines de la maison du docteur Duriau près de l’Hôtel des Postes) ! Mais il assista aussi à l’enlèvement méthodique, sans aucune discussion et aucun contrôle par l’autorité militaire britannique anglaise, du butin de guerre qu’elle estimait devoir lui revenir : les postes de T.S.F., les autos, l’argent liquide, les machines à écrire et le matériel sanitaire. Personne ne pouvait s’y opposer puisqu’il ne se trouvait dans la poche que quelques gardes mobiles français, chargés de surveiller l’ancien camp des internés civils de Saint-Pol-sur-Mer.


Les Anglais purent se rendre compte à ce moment des résultats obtenus par ces « Messieurs de la rafle » lors de leurs fouilles méthodiques. Les Allemands possédaient 370 vaches, 750 chevaux, d’énormes stocks de légumes, de conserves de pois, de sardines à l’huile, du beurre, de la chicorée, du sucre, de la marmelade, du sel et des pois cassés par quintaux ! Un des énormes blockhaus de la nouvelle écluse abritait une formidable réserve de denrées que l’Intendance Militaire put récupérer en partie. Ils avaient été ravitaillés par mer et par leur aviation, grâce à des « containers », qui étaient déposés à la brasserie Carton à Malo. Ils avaient récupéré, dans les vapeurs coulés en rade, non seulement de la farine, mais encore de l’essence. Celle-ci était entreposée dans les locaux de l’hôpital et à la centrale électrique du port ! Ils avaient même organisé, çà et là, des petites usines qui fabriquaient surtout des mines. Ne soyons donc pas étonnés qu’un Allemand ait déclaré, le 11 mai, à un reporter du Figaro : « Nous pouvions encore tenir des mois. Rien ne nous manquait comme munitions ou comme vivres ». Ce qui était parfaitement exact.



Pendant de longues journées, des voitures de l’Intendance ramenèrent dans Dunkerque ces approvisionnements. Il arrivait parfois qu’une partie du chargement tombait et s’écrasait sur les terre-pleins du port. La nuit, lorsque les autos de la Marine regagnaient les P.C. des secteurs du port, nous apercevions des bandes de milliers de rats énormes qui par hordes compactes et affamées « nettoyaient » avidement les chaussées sans même se déranger au passage des autos qui en écrasaient par centaines.







* * *







Le retour à Dunkerque, pour les privilégiés qui y pénétraient peu à peu, n’allait pas être sans dangers. Les Allemands avaient truffé de 125.000 mines – chiffre incroyable – 24 communes, réparties sur 4.870 hectares.



Les premiers déminages commencèrent autour de Gravelines dès novembre 1944, mais là on ne possédait aucun plan des terrains minés et il y eût aussitôt des morts et des blessés.



Autour de Dunkerque, 300 volontaires Allemands répartis en trois équipes renforcées par un groupe de travailleurs français, la première sur le front ouest, la seconde sur le front est et la troisième dans Dunkerque, se mirent au travail dès le 13 mai. On commença par dégager les routes et les voies ferrées puis les canaux et les terrains de labour pour sauvegarder les cultures.


Entre Dunkerque et Bergues, M. Maillard, chef de gare de Dunkerque, notait que sous les voies l’on avait désamorcé plus de 200 mines souvent cachées sous les rails.


Le travail commençait à 7 heures du matin. L’équipe arrivait sur le terrain en ambulance, les hommes enlevaient leurs vestes, se séparaient de leurs portefeuilles, bijoux, argent, lettres aux familles, pendant ce temps les brancards étaient préparés à toutes fins utiles. Chaque équipe avait son médecin.


Le travail durait méthodiquement jusqu’à 4 heures de l’après-midi. La tension nerveuse épuisait rapidement les hommes dont le moral restait bon en raison de la promesse de leur libération dès l’achèvement du déminage.



Il y avait toutes sortes de mines à détecter, avec un appareil spécial ! Elles étaient en verre, en bois, en acier, faites aussi parfois avec des grenades françaises, alliées ou allemandes. Les mines antichars étaient fabriquées avec des obus de toutes les nationalités, car tous les combattants en posaient. A Malo et à Saint-Pol, de nombreux immeubles renfermaient des pièges à mines, cachés derrière les portes ou sous des marches d’escalier. Malheur à celui qui ouvrait la porte ou mettait le pied sur une marche ! Mais pour Malo, les Allemands remirent la liste des maisons piégées.




Il y eut des accidents tragiques.




A Socx, un dépôt de mines antitanks sauta au moment où un démineur en apportait une nouvelle. Le malheureux avait glissé et était tombé faisant exploser sa mine et on releva six morts.


Au Clipon, autre tragédie : au moment où une mine vient de sauter accidentellement un démineur allemand met le pied sur une autre mine qu’il n’avait pas vue et entend le bruit d’amorçage de l’engin. Il s’immobilise aussitôt car il sait que dès qu’il soulèvera son pied la mine éclatera. Sans perdre son sang-froid, il crie à tous les camarades : « Couchez-vous ! » Allongés sur le sol, ils l’entendent encore parler à voix basse. Est-ce un adieu à sa famille ? Une ultime prière ? On ne le saura jamais. Quelques secondes encore et l’homme sautait avec l’engin. On retrouve son cadavre déchiqueté.



En juin, un brave homme poussant une brouette rue du Maréchal-Foch à Malo sauta sur une mine près de laquelle on passait impunément depuis plus d’un mois.



En juillet, cinq Allemands dont un officier sautèrent sur des mines à Bray-Dunes et à Gravelines.



Longtemps après l’achèvement du déminage, qui théoriquement prit fin en septembre, on retrouva encore çà et là des engins ayant échappé aux recherches.



Le bilan des victimes s’élevait à une soixantaine de morts tant allemands que civils français, et à une cinquantaine de blessés.



La population courut d’autres dangers. De nombreux stocks de munitions demeuraient çà et là dans la ville. Le 14 juillet 1945, le dépôt de la caserne Jean Bart fit explosion, secouant la ville entière, tuant trois soldats français et un prisonnier allemand. D’autres blessés furent dans un état critique. Un immense panache de fumée s’éleva dans le ciel tandis que sur la ville retombaient de nombreux projectiles non amorcés fort heureusement. Ceux qui retombaient dans le port soulevaient d’énormes gerbes d’eau. De nouvelles maisons s’écroulèrent augmentant encore une fois les ruines de la ville. Le 27 juillet, enfin, deux Français étaient tués rue du Fort-Louis par des écroulements de murailles.


Si toute promenade en ville présentait des dangers, il faut avouer que le coup d’œil y était exceptionnel ! D’innombrables maisons étaient écroulées. Sur 3.479 immeubles que comportaient la ville en 1939, dix seulement n’avaient pas trop souffert. Les décombres des autres couvraient le sol. Toutes les caves communiquaient entre elles. On pouvait, de la sorte, se promener dans les sous-sols, ce qui avait permis de déplacer des troupes sans emprunter les chaussées. Les meubles, sortis des greniers par les Allemands, demeuraient au milieu des rues. D’autres objets avaient été transportés dans deux dépôts. Selon une expression du miment, la récupération des rares mobiliers subsistants représentait un véritable « puzzle » ! Les bâtiments publics, mairie, bureau de bienfaisance, écoles, étaient détruits. Le grand bâtiment de la bibliothèque municipale, zébré de camouflages, subsistait pourtant. La belle vieille église de Saint-Eloi offrait un spectacle lamentable, avec ses traces d’incendie et ses voûtes effondrées. Ses cinq nefs, aux colonnes à palmes, représentent pourtant, aux dires de l’éminent critique d’art qu’est Monseigneur Lotthé (Il faut redire quelle précieuse contribution à l’étude des monuments religieux du Nord de la France ont représenté les magistrales études de Mgr Lotthé sur « Les églises de la Flandre française au Nord et au Sud de la Lys ».), l’un des édifices religieux les plus intéressants du Nord de la Lys. Comme elle a été classée Monument historique, c’est à cette administration qu’il incombe de la remettre en état. Seul le beffroi dressait au-dessus de la cité l’orgueil de son style flamboyant et ses puissantes murailles éraflées par les éclats d’une vingtaine d’obus de toutes les nationalités. Dans les usines les machines avaient été détruites ou enlevées.







* * *



Le port était dans un état indescriptible.




Pour l’édification du lecteur nous reproduisons la carte des épaves qui encombraient le port le 4 juin 1940. Sur ces quelques 170 à 180 navires coulés, les Allemands en avaient renfloué un certain nombre pendant l’occupation. Il en restait toutefois une grande partie. Et surtout les destructions relativement sommaires exécutées par les équipes de démolitions françaises ou britanniques au mois de juin 1940 avaient été largement complétées et perfectionnées par les services de l’Amiral Frisius dès le mois de septembre 1944. Plus de portes d’écluses, plus de bassins de radoub. En maints endroits les quais dynamités avaient pratiquement disparu. On accédait aux plans d’eau des Freycinet par de véritables plages. A part les quatre sous-marins de poche, dont nous reparlerons, rien de flottant n’avait été retrouvé qui valut la peine qu’on en parlât.




L’ingénieur Bruyant qui parvint, l’un des premiers à y pénétrer, malgré les interdictions britanniques, prit quelques notes dès le 14 juin. A ce moment, pour des raisons indéterminées et invraisemblables, les Anglais s’opposaient encore à l’évacuation des eaux des inondations. Il indiqua que les murs des quais et ceux des formes de radoub avaient sauté, de même que les bajoyers des écluses. Les grues et les aspirateurs étaient basculés dans les bassins. Les hangars et les entrepôts avaient été méthodiquement démolis. Mais surtout ces bassins et l’avant-port étaient parsemés de mines à antennes, magnétiques et acoustiques.




Les Allemands avaient bien remis une carte de leurs obstructions. Celles-ci étaient fort nombreuses et leur enlèvement dépassait les possibilités locales. Il y avait des mines à mise à feu électrique que les démineurs pouvaient faire sauter. Il y avait, sur les jetées, des mines antitanks qu’ils pouvaient enlever, sur les plages, des katy-mines qu’ils pouvaient retirer si l’on leur procurait un scaphandre. Mais il restait les mines magnétiques encombrant le chenal. Seuls les dragueurs anglais pouvaient en avoir raison.




Si l’emplacement de certaines d’entre elles avait été précisé par les Allemands, d’autres s’étaient déplacées, et d’autres envasées. On réclamait pour les enlever un dragueur magnétique. Les Anglais refusèrent de prêter l’un des leurs en mai 1945. Ils fournirent néanmoins des équipes de spécialistes. Après divers échecs, il fallut en venir à exécuter des opérations de contre-minage. L’on ne parvint, en fin de compte, à détruire qu’un certain nombre de ces dangereux engins. Ces opérations délicates n’étaient pas encore terminées à la fin de l’année 1945.







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C’est peu après le débarquement que l’Amiral Frisius avait fait venir d’Ostende une équipe de marins mouilleurs de mines tant ordinaires que magnétiques. Pendant qu’ils effectuaient ce travail sous les ordres de l’Oberleutnant zur See Klark, ils virent les dragueurs allemands quitter Dunkerque « … emportant, a-t-il dit, vers la Patrie, nos derniers vœux à nos familles. Le cœur de chacun de nous était lourd lorsque nous vîmes appareiller nos camarades. Les bâtiments devinrent de plus en plus petits pour disparaître enfin à l’horizon. Désormais nous étions seuls assiégés. Quand reverrions-nous la Patrie ? … »




Après la reddition les marins allemands avec leur vedette spéciale et toujours sous les ordres de Klark refirent le travail mais en sens inverse. Pour libérer le port il fallait retrouver les mines, surtout les mines magnétiques, et les détruire. Les Anglais y ayant renoncé, les Allemands poursuivirent la besogne, mais quelques-unes seulement purent être réparées et détruites, les autres profondément envasées ne furent pas retrouvées et restèrent longtemps un grand souci d’inquiétudes pour les services maritimes et la Chambre de Commerce.




Par une belle nuit, notre Klark et ses marins jugeant leur besogne terminée gagnèrent le large avec leur vedette et firent route vers « le pays ». A l’aube, le commandant Aclocque entra dans une belle fureur lorsqu’il apprit l’évasion. Toute la côte fut alertée jusqu’au-delà de la Hollande et finalement les évadés furent retrouvés. Nos marins allèrent les rechercher en camion et sous bonne garde ils se retrouvèrent peu après derrière les barbelés du port de Dunkerque.







* * *




Au port, les équipes de déblaiement composées de prisonniers allemands, du personnel des Ponts et Chaussées et des entrepreneurs civils se mirent aussitôt au travail.




Quelques camions qui y circulaient arborèrent à l’avant, près du conducteur, un balai de bruyère, agréable évocation historique du geste du célèbre amiral hollandais Tromp qui, en 1652, avait forcé l’amiral Blacke à se réfugier dans la Tamise, à la suite de quoi les navires des escadres de Tromp arborèrent un balai de bruyère en haut de leurs grands mâts pour montrer qu’ils avaient balayé la mer du Nord des navires anglais.




Pendant de longs jours nos équipes de marins et de prisonniers s’efforcèrent de récupérer tous les objets mobiliers épars dans les installations militaires allemandes. C’est par grandes quantités que l’on ramassa les matelas, couvertures, oreillers, cuisinières, chaises, fauteuils, tables, lits, sommiers, draps. Un premier dépôt fut créé à la Maison du Marin au Port, puis au Stand de tir de Rosendaël où la municipalité en prenait aussitôt possession en accord avec la sous-préfecture pour les distribuer aux habitants qui en avaient le besoin.




Le matériel militaire et les munitions furent rassemblés à la Centrale électrique.




Pour limiter les tentatives de pillages, des patrouilles de jour et de nuit circulaient au port avec ordre de « ramasser » et ramener au poste de garde de la Marine toutes les personnes civiles rencontrées.




Le 28 août 1945, M. Bruyant, ingénieur, fut interrogé par le Ministère sur le point de savoir ce que coûteraient les travaux de réfection, et combien de temps ils exigeraient. Il estima les réparations à effectuer à un milliard deux cent soixante-huit millions et leur durée de deux à six ans. Dans une époque où les usines françaises étaient anéanties, et où les matières premières manquaient, il fallait obtenir pour y parvenir plus de 45.000 tonnes d’acier, 120.000 tonnes de ciment, 12.000 mètres cubes de bois et 60.000 tonnes de charbon ! Or, dans toute la poche de Dunkerque, il ne restait que cinq sacs de ciment.




Pour utiliser le port, il fallait aussi lui rendre son caractère normal de bassin à flot. Pour l’instant ce n’était plus qu’un bassin de marée où le sable et la vase s’accumulaient en toute liberté. La Direction des Ponts et Chaussées envisageait dans un premier temps de fermer les écluses Guillain et Trystram par des batardeaux. Deux portes sur les trois de la Nouvelle-Ecluse paraissaient utilisables dans un délai raisonnable.




La reprise du trafic se ferait donc par cette écluse.




Aux Chantiers de France, les deux grands pétroliers en cours de construction en 1940 avaient été sabotés sur leurs cales par les Allemands. Ils paraissaient récupérables, et l’ont été en effet, puisqu’après cette enfance difficile, ils ont pris leur place dans notre flotte pétrolière quelques années après la Libération.




Des installations qui avaient jadis appartenu à la Marine militaire ; caserne Ronarc’h, Hôtel de la Marine…, il ne restait à peu près rien. Seuls les bastions et les forts demeuraient, avec un certain nombre de destructions.




La première tâche qui incombait à la Marine était donc de contribuer par tous ses moyens à la garde et à la remise en ordre du port.







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Le commandant Aclocque divisa le port en quatre secteurs : le premier était celui de ma caserne Matelot-Buret, du nom d’un matelot du corps franc tué le 10 décembre précédent. Cette caserne fut installée dans les bâtiments qui se trouvent entre le bassin de commerce et le port d’échouage.




Le deuxième secteur était celui de la Nouvelle-Ecluse.




Le troisième secteur était celui de la centrale électrique, à l’ancienne base sous-marine (la base sous-marine édifiée sur la rive sud du bassin d’évolution n’avait abrité pratiquement que des vedettes. Une explosion l’avait d’ailleurs mise hors service mais dans les décombres l’on put longtemps apercevoir, à demi submergés les débris d’un magnifique piano à queue).




Enfin le quatrième était installé à l’entrepôt frigorifique ‘Môle n°3).




Dans chaque secteur un officier était responsable de la sécurité et de l’inventaire du matériel de toute provenance et de la surveillance du personnel employé au déminage, au déblaiement, aux installations téléphoniques de fortune.




Le premier soin des fusiliers marins fut de hisser le pavillon sur les P.C. des quatre secteurs ainsi que sur les quatre petits sous-marins 074,090, 107 et 365. Dès le soir de leur arrivée, toutes les issues du port étaient gardées militairement.




Au large, le déblaiement des innombrables champs de mines mouillés au cours des hostilités allait bon train. Il fut exécuté avec beaucoup de compétences et de soin par les flottilles de dragage britanniques.




A l’automne, à mesure que l’activité civile devenait plus importante, et que les déblayages terminés, les Allemands quittaient Dunkerque, les services de la Marine se réduisirent progressivement. Les quatre P.C. installés au mois de mai disparurent les uns après les autres et la Marine s’installa dans l’immeuble de la S.A.G.A.







* * *




Le spectacle de la campagne environnante était extraordinairement affligeant. Autour de la ville les eaux stagnaient depuis des mois. Elles avaient transformé 16.400 hectares d’excellentes terres en une sorte de marais pestilentiel. Six mille huit cents autres hectares, s’ils n’étaient pas submergés, étaient tellement imprégnés d’eau salée que toute culture y était impossible. Seules émergeaient de cet immense lac des pignons de fermes et les routes surélevées conduisant à Dunkerque. Pour en interdire l’accès aux chars alliés les Allemands y avaient, çà et là, pratiqué de larges coupures remplies d’eau croupissante.




L’ensemble de la région présentait donc un spectacle de désolation tel que les plus optimistes pouvaient se demander comment faire face à tant de tâches urgentes, par lesquelles commencer, et s’il n’eût pas été préférable de s’expatrier définitivement.




Cédant à des réflexes héréditaires, plutôt qu’à la raison, les Dunkerquois n’en rentraient pas moins chez eux. Ces flamands, dont les noms eux-mêmes rappellent l’origine, s’obstinaient à revenir sur leur terre natale. La plupart d’entre eux, ouvrier ou artisans, n’ay avaient pourtant pas de propriétés. Ils n’avaient pas d’intérêt à demeurer dans un climat dur, au lieu de travailler en Champagne, en Bourgogne ou dans le Midi. Ils ne se plaisaient pas néanmoins dans leurs lieux de repli. A la nouvelle de la prise de Dunkerque, des centaines de réfugiés s’étaient spontanément rassemblés en Côte-d’Or pour chanter l’hymne à Jean Bart, mais aussi pour formuler de véhémentes doléances et exprimer à grands cris leur volonté d’être rapidement rapatriés.




Dès le début de juin, 125 personnes étaient employées, à Coudekerque-Branche, dans les magasins des « Coopérateurs ». Le 9 du même mois, les premiers trains qui atteignirent Dunkerque y amenèrent chaque matin 800 hommes. Pour qu’ils y parviennent il avait fallu déminer les voies ferrées et établir des ponts provisoires. Nos voyageurs travaillaient dans la journée et repartaient le soir. Le 6 juillet, la Voix du Nord estimait que la ville comportait 7.000 habitants, dont 700 seulement demeuraient la nuit. Le 27 juillet, 37.000 personnes étaient déjà réinstallées dans l’agglomération. On en compterait plus de 63.000 le 29 août suivant.




Il fallut alors juger de multiples compétitions à propos des meubles que les uns et les autres prétendaient avoir retrouvés ! Les « récupérations » en effet étaient rapides et le tribunal condamna plus d’un pillard. Au port des ordres de la Marine menacèrent toute tentative de vol d’une répression sévère. Tout ce monde se logeait comme il le pouvait, soit dans la banlieue qui avait moins souffert que la ville elle-même, soit dans des ruines, des caves ou des blockhaus (dix ans après la Libération, plus d’un Dunkerquois est encore hébergé de cette façon). Il n’y avait pas d’eau potable. Le 23 juin 1945, on n’envisageait pas d’en fourbir avant trois mois. On n’y parvint, en fait, que le 24 novembre. Il n’y aura pas d’électricité non plus. Durant l’hiver suivant, enfin, une grave pénurie de charbon justifia les doléances d’une population logée sans vitres et sans portes.




Les administrations rentraient, elles aussi. Le 22 mai, M. Rogier et les services municipaux de Coudekerque-Branche réintégraient leur commune. Dès le 2 juin, M. Schipman, maire de Malo était à son poste. Vers la même époque, la sous-préfecture et toutes les mairies de la poche se réinstallèrent. Elles purent dresser le triste bilan des pertes en vies humaines qu’avaient coûté les combats de la Libération. Dans la seule commune de Coudekerque-Branche, par exemple, l’on dénombra 46 morts.




Le 23 septembre et 5 octobre suivants, des élections permirent de choisir de nouvelles municipalités, M. Robelet demeura maire de Dunkerque avec, comme adjoints, MM. Hocquet, Duriez, Dolain et Hauw. M. Pladys fut élu à Saint-Pol, M. Molet à Coudekerque-Branche et M. Debyser à Petite-Synthe. M. Schipman, de son côté, fut réélu premier magistrat de Malo. Les services publics suivaient le mouvement. A son retour à Dunkerque, en fin mai, le courageux receveur des Postes avait trouvé son hôtel en singulier état. Il ne possédait plus de toiture, des murs intérieurs avaient été abattus. Son bureau personnel avait été transformé en écurie. Cependant le 4 juin le courrier y parvenait. Un avis officiel du 7 en informait le public. Le 18 juin, le télégraphe officiel fonctionnait.




La liste des indicatifs téléphoniques de la zone territoriale de Dunkerque où, naturellement, en mai 1945 ne figure aucun civil est extrêmement curieuse et mérite d’être conservée. Il y a huit secteurs. Le Central à Wormhoudt a comme indicatif : Napoléon. Vous disiez négligemment au téléphoniste : « Voulez-vous me passer Napoléon ? » Pour le bureau du Colonel Lehagre, autre secteur, vous demandiez : Foch. Joffre répondait pour la gendarmerie de Bourbourg. Le poste de Pont-à-Roseaux-Loon-Plage avait choisi Gouraud. Le Central de Rexpoëde-Warhem était caché derrière une appellation civile : Poincaré. Celui de Millebrugghe-Pont-à-Moutons avait préféré un grand soldat : le Maréchal Ney. Quant au secteur d’Hondschoote-Pont-aux-Cerfs où campaient les gendarmes motorisés, eh bien ! pour leur parler au téléphone, il fallait demander Cambronne et Cambronne répondait.




Tant d’aimables fantaisies disparurent peu à peu et les premières lignes téléphoniques civiles vers le 15 juin furent naturellement celles de la mairie et de la sous-préfecture de Dunkerque, puis des Chantiers de France et de l’Entraide française. Quelques semaines après, le réseau comprenait une trentaine d’abonnés.




Les douaniers effaçaient, pendant ce temps, les traces du « Soldatenheim » du vieil hôtel du XVIIIe siècle, où était installée leur direction. Le résultat de ces efforts serait remis en question, en juillet, par l’explosion de la caserne Jean Bart toute proche. Le 25 mai, l’hôpital avait, de son côté, rouvert ses portes. L’hospice, par contre, ne pouvait accueillir ses vieillards que le 3 octobre 1946. En fin juillet, on rêva de pouvoir réinstaller le tribunal au mois d’octobre suivant. L’ancien président, M. Gautier, qui dirigeait en même temps la cour de justice de Douai, accepta de prendre à ce moment des audiences deux jours par semaine dans les sous-sols du palais de justice encore utilisables.




Des enfants ayant rejoint l’agglomération, il était urgent d’y ouvrir à nouveau les écoles. Dès juillet, l’on envisageait la reprise des cours du Collège Technique. En septembre, l’Institution Notre-Dame des Dunes rejoignit Rosendaël dans l’immeuble des Petites Sœurs des Pauvres. En octobre, 375 élèves suivirent les cours du collège Jean Bart. Un an plus tard, le 16 octobre 1946, 685 garçons et filles fréquentèrent la nouvelle cité scolaire « Lamartine-Jean Bart ».




Il fallait loger tout ce monde un peu mieux qu’il ne l’était jusqu’alors, si l’on en croit la statistique des immeubles réparables de l’agglomération dressée le 2 juin 1945. Le 7 juillet, une commission de coordination de la Reconstruction avait été créée dans ce but.




Les services du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme installèrent à la hâte des baraquements, square Guynemer, où ils sont encore. Ils y fournirent tout d’abord un important effort de « Constructions provisoires ». Sous leur égide, une ville de bois fut plantée sur les glacis et les places de Dunkerque, pour laisser libres les endroits où devaient être rebâtis de nouveaux immeubles. Les baraquements disponibles étant insuffisants l’on y ajouta 1.315 chalets américains, baptisés « U K 100 ». Ils abritèrent 7.500 sinistrés et coutèrent un demi-milliard. Les cités provisoires furent dotées d’écoles, dont quatre pour le seul quartier des Glacis. Et d’églises comme celles de la Tente-Verte, de petite-Synthe et de Rosendaël. Son Eminence le cardinal Liénart vint, en particulier, le 2 février 1946, bénir celle des Glacis. Des cités commerciales étaient également édifiées. Celle de la Place Jean Bart put être utilisée le 20 avril 1946, celle du Palais de Justice le fut le 30 novembre suivant. Le 23 juin, l’Académie de Musique était réouverte, dans un spacieux baraquement de la Place du Théâtre. Le 14 juillet, ce fut au tour de la gare provisoire. La cité des Cheminots de Cappelle-la-Grande ne put, par contre, être utilisée que la 13 novembre suivant. Des baraquements abritèrent également l’Inscription Maritime et les services de police qui avaient dû, au début de la rentrée à Dunkerque, réquisitionner pour parvenir à se loger un immeuble de la place du Palais de Justice.




L’implantation de cet ensemble provisoire, destiné à héberger les habitants de la ville la plus sinistrée de France, a demandé un effort important de solidarité dont Dunkerque doit rester reconnaissant à la Nation. Il a permis d’attendre tant bien que mal la reconstruction définitive.

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