La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 26 septembre 2011

HOMMAGE A RENE MOUCHOTTE POUR SON RETOUR EN TERRE DE FRANCE



La dernière note de musique vient de s’éteindre dans la cour du Ministère de l’Air. Le drapeau a pris sa place dans la vitrine où il attendra une nouvelle prise d’Armes. La cérémonie traditionnelle en l’honneur de Guynemer est terminée. Une fois de plus, l’Armée de l’Air, fidèle au souvenir, a écouté religieusement la citation magnifique du grand As de la guerre 1914-18.


Pendant que s’égrenaient les mots : « héros légendaire disparu en plein ciel de gloire »… je pensais à ceux qui avaient, pendant les années noires, maintenu quand même la tradition. Je les revoyais, un semblable matin, sur le sable déjà brûlant du désert, au Sahara ou en Lybie, dans la végétation luxuriante de l’équateur, comme dans ces décors de bouleaux qui rompent seuls l’immense monotonie de la Russie Blanche.


Mais je revoyais surtout un coin de la traditionnelle Angleterre, dans un cadre de vieux parc, des bâtiments auxquels la vigne-vierge donne une allure d’ancienne et seigneuriale demeure, s’érigent sur un champ d’aviation si vert qu’il ressemble à un terrain de golf : c’est Biggin-Hill, célèbre aérodrome de guerre de 1940 à 1944.


Des Spitfires y sont alignés. Le Groupe « Alsace » est rassemblé et devant ces quelques soldats, son chef, aussi admiré qu’aimé par eux, un grand et beau jeune homme brun, lit la citation de Guynemer, tandis que le soleil commence à percer légèrement le brouillard matinal. C’est Mouchotte, l’un des meilleurs chasseurs des Forces Aériennes Françaises Libres, celui qui remporta la millième victoire de l’aérodrome, en collaboration avec l’un de ses camarades canadiens (c’était même un Canadien français). Il n’avait que quatre avions abattus à son palmarès. C’est qu’il avait passé de nombreux mois, depuis 1940 jusqu’au début de 1942, à assumer le rôle ingrat de la surveillance en mer. Il n’y avait là que peu d’occasions de rencontrer des avions ennemis. L’attaque des bateaux « Flaks » faisait partie de cette mission, opération extrêmement dangereuse, ce qui ne l’empêcha pas d’en détruire une bonne douzaine.


Mais la vraie grandeur de Mouchotte est ailleurs. Il faut considérer que la dernière guerre fut très différente de celle où nos aînés ont si brillamment illustré les ailes françaises. Un Commandant de groupe avait la charge d’un élément d’un énorme dispositif qui, s’amplifiant d’année en année, finit par comprendre des centaines de chasseurs, quelquefois 700 à 800, répartis en plusieurs étages dans le ciel. Et, lorsque l’ordonnance de la formation se rompait pour se transformer en « dog-fight » pendant les brefs instants où les avions à cocardes se mélangeaient avec leurs adversaires à croix gammée, le chef devait d’abord songer à regrouper son équipe. Or, Mouchotte était un chef. J’ai pu le juger par moi-même. Il venait me voir très souvent à l’Etat-Major. Presque chaque semaine, profitant de son « day-off », il me faisait une visite, soit pour me soumettre des propositions concernant son personnel, soit pour discuter de quelque point d’organisation et de tactique. En l’écoutant, je me retrouvais à la tête de mon Groupe, période dont je n’étais d’ailleurs pas si éloigné puisque j’ai commencé la guerre à ce poste. Nous avions été frappés tous les deux par le livre de Kessel « l’Equipage » et je l’encourageais à persister dans cette méthode de commandement qui consiste à être le chef par l’exemple plus que par les galons. Il y excellait et fut sans contredit le commandant de groupe le plus aimé de son personnel.


J’ai vu, hélas ! beaucoup d’unités dont les Commandants devaient être remplacés, parce que le précédent était tombé sous le feu de l’ennemi. Jamais je n’ai constaté une tristesse semblable à celle qui frappait les escadrilles du Groupe « Alsace » le jour où Mouchotte ne revint pas. C’était une véritable désolation. Tous étaient désemparés. Chacun réalisait la perte immense que venait de faire notre aviation de chasse. Ses camarades britanniques parmi lesquels il était le plus populaire des nôtres, étaient eux-mêmes très touchés. Jamais l’on ne vit le mess de Biggin-Hill aussi accablé et sombre qu’en ce soir du 29 août 1943.


Nous restâmes plusieurs jours accrochés à la Radio, espérant que nos amis de la Résistance nous enverraient de France la bonne nouvelle qu’il était sain et sauf, déjà en route vers la frontière d’Espagne. Puis tout notre espoir fut en Genève, pour apprendre qu’il était prisonnier. Hélas ! Rien ne vint…. Comme Guynemer, Mouchotte avait disparu en plein ciel de gloire.


Six ans après l’on vient de retrouver son corps. Nous serons nombreux à l’attendre au jour prochain où il reviendra dormir entre ses parents son dernier sommeil, à Paris sa ville natale qui s’honorerait en honorant, comme nous le ferons alors nous même, celui qui le 28 juin 1940 s’envolait d’Oran, dans des conditions qui font notre admiration. Exemple magnifique qui ne fut pas assez suivi. Les volontaires ne furent pas nombreux, mais leur ardeur au combat compensait la faiblesse de leur nombre.


En ce jour où les aviateurs songeant au destin de Guynemer, élèvent leurs âmes vers leurs morts, je n’hésite point à le dire : celui-ci, que j’ai connu et qui avait toute mon amitié, ce Commandant « René », qui écrivait chaque soir ses impressions intimes sur ses carnets de combattant (ils seront une révélation pour le grand public à qui des mains pieuses les offrent aujourd’hui) demeurera l’une des figures les plus pures parmi ces fils de France qui se sont tant battus.



11 septembre 1949


Général Valin

Ancien Chef d’Etat-Major des F.A.F.L.


Inspecteur Général de l’Armée de l’Air

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