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samedi 30 juillet 2011

une invention de reliques au VIIIe siècle d'après la passion de Saint Sauve de Valenciennes

Jusqu'au Xe siècle, les principales sources hagiographiques sont des légendiers, c'est-à-dire des recueils de vies de saints destinés à une lecture publique. Ils associaient quelquefois au souvenir des saints et des martyrs universels des premiers temps de l'Eglise les figures des premiers évangélisateurs vénérés dans la province où le recueil avait été composé. Leurs Vies sont en général des récits succincts, incomplets, dans lequel le stéréotype édifiant et le goût du merveilleux l'emportent sur la réalité biographique. La "Passion de Saint-Sauve, évêque et martyr" illustre ces tendances. Le texte fut compoosé au début du XIe siècle, lorsque le culte de cet évêque se répandit en Austrasie. Le récit s'intéresse presque exclusivement à la mort de l'évêque; il ne fut pas à proprement parler un martyr de la foi, puisqu'il fut assassiné avec son disciple, au temps de Charles Martel, par le fils de l'intendant du fisc de Valenciennes qui voulait dérober l'orfévrerie liturgique que l'évêque transportait. Les corps de l'évêque et de son disciple furent ensevelis clandestinement pendant trois ans dans une étable du domaine (chap.9). Tandis que Charles Martel, averti par une vision angélique, comme on le lit au chapitre 12, fit rechercher et châtier les assassins, qui furent châtrés et eurent les yeux crevés (chap? 13 et 14), le peuple, alerté par un miracle lumineux, "reconnait" les reliques et notifie le fait au clergé et aux évêques, qui procèdent à leur élévation et à leur translation solennelle. Le pape n'intervient pas, à cette époque, dans la définition du culte. Au-delà des stéréotypes classiques des récits miraculeux, l'épisode relate assez précisément l'institution d'un nouveau culte à l'époque carolingienne; la manifestation de la volonté divine qui empêche le déplacement des reliques cers certaines églises traduit sans doute, symboliquement, un conflit entre plusieurs sanctuaires pour la possession des reliques.



Pour information;"invention" est le terme adéquat pour découverte.






source : Maurice Coens, "La passion de Saint-Sauve, martyr à Valenciennes" in Annalecta Bollendiana, t 87, 1969, trad du latin






"CHAP. 11 : Le temps s'était écoulé, après le cours de trois années, le Christ notre seigneur Dieu, par les suffrages des mérites des saints hommes, commença à ouvrir le secret qui gisait caché dans l'étable. Cette année-la, il y avait une femme du domaine de Beuvrages, nommée Rasuera, qui se tenait remplie d'inquiétude, près de sa maison, dans le calme de la nuit. Une nuit, elle faisait donc la ronde autour de sa maison au milieu de la nuit profonde, comme elle avait fréquemment l'habitude de le faire? Elle tourna en effet son regard en face de ladite étable où Saint-Sauve et son disciple gisaient secrétement inhumés, et vit, très proche, une grande lueur dans l'étable et elle courut à la porte pour vérifier s'il y avait quelqu'un. La vieille femme reconnut alors qu'il s'agissait de la Vertu de Dieu [note : Virtus Dei : manifestation de la force divine surnaturelle qui est accordée aux saints et leur donne le pouvoir d'accomplir des miracles, ici, elle s'exprime sans intermédiaire], et elle parcourut du regard, observant attentivement l'endroit que le taureau gardait [note : au chapitre 10, l'auteur de la Passio raconte qu'un taureau montait la garde devant la partie de l'étable où avaient été enterrés les deux martyrs, empêchant le reste du troupeau d'en approcher et de le souiller]. Et elle aperçut deux lampes allumées attachées à ses cornes, brillant d'un si grand éclat qu'il n'y avait aucun espace, dans toute l'étape, où l'on ne pût voir comme en plein jour. Aussitôt après, ayant convoqué les voisins ainsi que les habitants de la ville et leurs domestiques, elle exigea que tous se rendissent en ce lieu pour y observer avec soin la vision qu'elle avait eue et pussent découvrir de quel fait il s'agissait, avec l'aide du seigneur, et dirent: "Vraiment, cette vision est angélique". La première nuit s'étant écoulée, ils se réunirent tous une seconde fois et virent comme ce qu'ils avaient vu précédemment. s'étant à nouveau réunis en conseil, ils commencèrent tous à proclamer ce mystère qu'ils avaient vu aux prêtres très sacrés de Dieu afin que le roi des cieux daigne révéler la gloire de ce mystère et qu'ils puissent connaître ce dont il s'agissait.






CHAP. 12 : En ce même temps, il fut révélé au très glorieux duc des Francs Charles [note : Charles Martel, c; 685-741, maire du palais d'Austrasie], par une vision angélique, qu'il devait envoyer ses représentants au fisc de Valenciennes [note : le fisc (fiscus) désigne un groupe de domaines et de revenus publics dont le centre administratif se trouve à Valenciennes, où il y avait un palais royal dont la plus ancienne mention figure dans un diplôme de Clovis III en 693] et leur faire rechercher très soigneusement l'endroit où le serviteur de Dieu Sauve et son disciple devaient reposer. La nuit s'étant écoulée, le prince réveillé commença à méditer dans le secret de son coeur ce que pouvait signifier cette vision. La nuit suivante, il fut à nouveau averti dans le sommeil de la nuit, d'ordonner qu'on recherchât ce qu'il était advenu du serviteur de Dieu Sauve. A nouveau la troisième nuit, l'ange du Seigneur vint à lui après le chant du coq [note : le chant du coq annonce l'heure du premier office, prime. Tout le début du chapitre est évidemment inspiré par l'épisode biblique de l'appel de Dieu à Samuel ], et après l'avoir frappé au côté, il lui dit: "je t'ai demandé une première et une seconde fois, à toi qui est duc et prince de l'armée du Seigneur, que tu fasses rechercher et enquêter avec le plus grand soin où reposait l'évêque Sauve, serviteur de Dieu. Pourquoi n'as tu pas obéi à ma voix? Hâte-toi rapidement et presse-toi au plus vite, réunis un conseil avec les grands qui y participent avec toi et tes domestici [note : le terme des domestici désigne les administrateurs des fiscs mérovingiens ], et poursuis avec soin les recherches au sujet dudit serviteur de Dieu Sauve et de son disciple. Prends garde de négliger l'autorité du Seigneur ton Dieu, car ces hommes sont devenus des amis et des martyrs de Dieu très haut." Réveillé, le prince manda et convoqua tous les princes, gouverneurs, magistrats, ainsi que les ducs et tous ses domestici qui gouvernaient sous son règne et son autorité, et leur exposa dans l'ordre ce qui lui avait été révélé pendant ces trois jours [note : triduum, expression qui a aussi une valeur liturgique, ce sont les trois jours de prières particulières qui précèdent les grandes fêtes chrétiennes et s'achèvent par un Te Deum ]. Il avait compris en effet, par la révélation de l'ange, que ce décret venait de Dieu et il leur recommanda d'enquêter avec soin sur le martyre et la mort du martyr Sauve et de son disciple et qu'ils envoient enquêter avec la plus grande industrie en tous lieux, villages, domaines, fiscs, par tout son royaume.. (...)






CHAP 15 : Alors le roi ordonna que l'on convoque l'ensemble des évêques et prêtres du Seigneur qui se trouvaient là, afin qu'ils transfèrent avec la plus grande révérence les saints corps en un autre lieu. Ce jour-là, les prêtres du Seigneur et tout l'ordre ecclésiastique firent une dédicace solennelle à l'assemblée du Seigneur Dieu [note : c'est-à-dire l'ensemble des saints auprès de Dieu], en l'honneur du bienheureux évêque Sauve, avec une grande joie, louant dieu et bénissant le Seigneur. Les saints corps furent transférés ce jour-là, et ils les embaumèrent en les revêtant de linges et de vêtements honorifiques et ils les placèrent dans un nouveau char; après y avoir attelé les boeufs, ils voulaient ramener [les corps] à la basilique du confesseur Saint Vaast [note : Saint-Vaast, évêque d'Arras en 499, puis de Cambrai en 510, mort en 539, l'abbaye qui porte son nom à Arras, fut édifiée sur son tombeau]. Le Saint-Esprit attacha au corps un tel poids qu'en vérité de nombreux boeufs sous le joug ne purent les déplacer hors de ce lieu. Voyant qu'ils étaient incapables de déplacer hors de ce lieu le véhicule avec les corps saints, tous les gens du peuple commencèrent unanimement à y prêter la main car ils voulaient le transporter à nouveau, avec un immense apparat, à la basilique Sainte-Farahilde [Note : Sainte-Farahilde ou Pharaïlde, jeune fille noble qui refusa le mariage imposé par son père. Après sa mort en 750, son corps fut transporté à gand. Elle devint la patronne de la ville lorsque les reliques furent ramenées dans le château comtal en 939 après le passage des Normands. Sa plus ancienne Vita conservée date du XIe siècle] mais ils n'y parvirent en aucune manière. Alors les grands pontifes et tous les prêtres du seigneur dirent "Hommes, frères et pères, il ne nous apparaît pas que les bienheureux aient la volonté de reposer en ces lieux. Lâchez-les, peut-être que le Seigneur révélera l'endroit où il convient de les [laisser] reposer. En effet, vous avez vu que de nombreuses paires de boeufs et une multitude d'hommes, poussant de leurs mains, n'ont pu en aucune manière les porter ailleurs. Ecartez donc cette foule et ne laissez que deux boeufs avec le véhicule. et peut-être les emmèneront-ils là où la volonté du Seigneur fera qu'ils soient patrons." Le peuple fit en effet comme l'avaient demandé les prêtres du Seigneur. La multitude s'étant retirée et deux boeufs seulement étant restésn bientôt leur marche fut si rapide qu'à peine la foule pouvait atteindre la très grande vitesse de leur course, jusqu'à ce qu'ils parviennent au fisc de Valenciennes, devant la basilique de Saint-Martin où le saint [note : il s'agit ici de Saint-Sauve], de son vivant, avait l'habitude de se rendre très fréquemment pour y prier. La communauté du clergé de Dieu attendait le peuple. enfin, le peuple s'étant rassemblé, les prêtres de Dieu déposèrent avec vénération les saints corps du char, comprenant qu'il était de la volonté de Dieu qu'ils fussent conservés dans cette basilique. Ils ensevelirent donc Saint-Sauve dans le temple très sacré, remplis d'une grande joie et rendant grâces à Dieu tout-puissant dans les Cieux, glorifiant son saint martyr et le disciple de celui-ci. Louange et joie éternelle en Notre Seigneur Jesus-Christ qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit pour les siècles des siècles. Amen.






CHAP 16 : Le très glorieux Charles, roi des Francs [note : malgré le titre de rex, il ne peut s'agir ici que de Charles Martel. Les gesta episcoporum Cameracensium confirment ultérieurement la donation de ses revenus par Charles Martel. L'usage du titre, équivalent de "prince" dans le contexte (détenteur de l'autorité souveraine) s'explique sous la plume d'un contemporain de Charlemagne] a donné au saint martyr Sauve le tiers de tous les revenus de ce fisc, qui existe ici jusqu'à nos jours."

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