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dimanche 30 mai 2010

Les Grands Moulins de Paris, une belle ouvrière blessée

Un des bâtiments néo-flamands des Grands Moulins, aux vitres éclatées et aux plafonds envolés. C'est la partie centrale de cette usine classée, flanquée de deux ailes plus modernes, dont cette salle de silos en béton colossaux (à droite), aux dispositifs

Leur imposante silhouette domine l'ouest de la métropole. Les Grands Moulins de Paris, à Marquette, sont fermés depuis 1989. Brûlés, percés, dépouillés, ils gardent de leur superbe. Ce fleuron de l'architecture industrielle est un malade qui ne se visite pas. Sauf ordonnance de son propriétaire alsacien.
PAR CHRISTIAN FURLING
PHOTOS STÉPHANE MORTAGNE

Les Grands Moulins de Paris sont vides et cependant terriblement habités. Sur l'immense terrain vague, aux confins de Marquette et Saint-André, la végétation perce les briques, tapisse les toitures, enserre les façades et, plus sournoisement, jaillit des égouts sans plaques, redoutables pièges de verdure. Dans les herbes, les taillis, les bouquets d'arbres, des chemins serpentent, visiblement fréquentés.

Un vide traversé
Pourtant, le site est propriété de la société immobilière Diane de Provenchère. Il est interdit, clos, mais assez perméable, vu ses dimensions. Grillages, barrières, tôles, pneus géants font obstacle aux visiteurs. Depuis dix ans, tout ce qui pouvait être récupéré l'a été. Les planchers d'abord, quasiment tous ôtés. La ferraille, ensuite.

À l'extérieur et à l'intérieur, où le rez-de-chaussée est recouvert d'un étouffant tapis de verre, d'éclats de bois et de gravats, on repère des tas formés d'objets rouillés. Butins en attente. Au pied du solide escalier de béton de la grande tour, coiffée de son chapeau pointu, un wagonnet chargé s'est encastré. On imagine la chute vertigineuse. Et, désormais, le hangar à silos le plus récent, aux parois cuirassées de tôle, est effeuillé plaque par plaque.

Dans le clair-obscur poussiéreux des bâtiments néo-flamands, des coups résonnent, inquiétants. Ils proviennent des quelques usines voisines.

On le sait, mais ils traversent un vide où des fers tordus forment un ballet de pendus, où diables, fantômes et autres visages hallucinés surgissent au détour des piliers. «Quand il y a du vent, toutes les ferrailles se mettent à battre, c'est plus que lugubre», témoigne Marc, agent municipal qui connaît bien les lieux.

Tous ces tags, ce vieux matelas, cette porte rudimentaire, on s'attend à voir à tout moment l'un ou l'autre occupant sauvage des Grand Moulins de Paris.

Dans la grande salle des silos, numérotés de 1 à 54, une rafale de graffitis a giclé. Au bas des colossales colonnes de béton, de facture antique, le sol semble sain. Comme apparaît robuste l'escalier de la tour, les pièces attenantes. On y comprend le rêve d'une réhabilitation, caressé par la ville (habitat et économie) et par le propriétaire de ces bâtiments classés, en 2001, à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques.

À vendre
Depuis 1995, M. Maurice, le propriétaire alsacien, cherche à vendre. D'un seul tenant et pour un projet d'ampleur, avec, depuis que le site n'est plus en zone SEVESO, quelques chances d'aboutir. «Des candidats, il y en a, confie-t-il,mais il faut qu'ils soient assez solides pour aller jusqu'au bout...» Il y a urgence. Du sommet du beffroi, on voit les poutres calcinées, les charpentes à nu, les maigres plaques de tuiles. Mais aussi la puissance passée des Grands Moulins. «C'est impressionnant de richesse», souffle Marc. Ému de contempler, vide, un site de 40 ha rendu à la végétation et qu'il a, comme ouvrier chez Rhodia, connu «plein de monde». •
in LA VOIX DU NORD, édition métropole Lille du 29 mai 2010

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