La suite d'Histoires du Nord ...

lundi 26 avril 2010

Les raser ? Les garder ? Que faire de nos blockhaus ?

Entre 1942 et 1944, les Allemands ont érigé le mur de l'Atlantique dont une grande partie des blockhaus a déjà disparu, détruite. Mais il en reste, comme ici, à Wissant, que le maire aimerait bien raser. Trois d'entre eux doivent l'être.
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Le maire de Wissant a annoncé qu'il allait faire raser trois blockhaus de la plage qu'il estime dangereux. Des riverains s'y opposent, car selon eux, ils aident à limiter l'érosion et protègent donc contre d'éventuelles inondations. Polémique en béton. Armé. Et plus largement cette question : que faire de nos blockhaus ?
PAR LAURENT DECOTTE

Wissant, jolie station balnéaire, coincée entre les deux caps. Au bout de sa digue, au sud, un escalier de bois qui descend sur la plage, longue, large et belle. Au pied, une série de blockhaus comme autant de vestiges du mur de l'Atlantique construit par les Allemands entre 1942 et 1944 pour dissuader et faire face à un débarquement allié.

Depuis fin mars, ça gronde au village autour du projet de la municipalité de détruire trois de ces blockhaus plus les plaques de béton du mur attenant, face à la mer. Les habitants de jolies résidences derrière la dune s'y opposent farouchement. Ni nostalgiques de cette époque ni historiens passionnés, mais selon eux, «les blockhaus protègent énormément de l'érosion. Si la dune lâche, c'est tout le bas de Wissant qui sera inondé», tempête Brigitte Couhé, secrétaire de l'Association de la dune d'aval. En effet, l'érosion est particulièrement importante dans cette baie. Mètre étalon, justement, lesdits blockhaus. Ils ont été bâtis sur la dune et reposent désormais sur la plage voire dans l'eau.

« C'est l'horreur »
Bernard Bracq, maire de Wissant, se défend : «Ce sont les services de l'État qui m'ont proposé de subventionner à hauteur de 80 % le coût de ces destructions s'élevant à 450 000 E. J'ai évidemment saisi l'occasion, car les blockhaus sont dangereux.» Il rappelle : «Il y a quatre ans, quelqu'un s'est brisé les cervicales en plongeant, à marée haute, du toit de l'un d'eux.» Il invoque sa responsabilité de maire : «J'étais obligé : imaginez, si je refusais cette enveloppe et qu'un nouvel accident se produisait... On peut mettre tous les arrêtés municipaux d'interdiction de baignade que l'on veut, les gens y vont quand même
Le maire n'est de toute façon pas un «amoureux de béton éclaté», comme il qualifie certains de ses détracteurs favorables à la préservation de ces constructions pour certaines, il est vrai, usées par la mer et les années. «À marée basse, c'est l'horreur à notre porte alors que nous avons une baie merveilleuse, fréquentée par de nombreux touristes et randonneurs ! C'est vrai que si nous avions l'argent, je serais favorable à l'idée de tous les raser

Monuments historiques ?

Sur la plage, justement, les avis sont partagés. Il y a ce jeune couple de Belges dont le garçonnet vient de se blesser le pied sur un barbelé. Et à l'inverse, Thérèse, 75 ans, pour qui c'est tout net : «Les blockhaus, il faut les garder, ce sont des monuments historiques
Vrai ? Pas vrai ? Hervé Olejniczak, historien local coauteur du Mur de l'Atlantique dans la baie de Wissant estime qu'il faut «raison garder». «Ceux qu'il est prévu de détruire n'ont justement pas d'intérêt historique ou architectural particulier.» Or, selon lui, c'est bien ce critère qu'il faut observer et en l'occurrence, il ne l'a pas toujours été. Ce douanier posé et passionné cite la batterie Lindemann, «le plus gros canon du mur de l'Atlantique» aujourd'hui sous les remblais du tunnel sous la Manche, l'ouvrage d'exception le Carillon (avec salle de réception...) qui a été détruit en 1991 pour ériger des appartements. Sans oublier les constructions légères en bon état détruites sur le Blanc-Nez en 2006.

Le fait est que «la Côte d'Opale était l'un des endroits où il y avait le plus de constructions allemandes. Le mur de l'Atlantique y était érigé à 60 % contre 18 % en Normandie. Et aujourd'hui, il reste plus de bunkers là-bas ou en Bretagne qu'ici.» Et de citer Stella, Berck, Merlimont ou Le Touquet, qui n'en ont plus. Et même Wissant, où «il y en avait partout, même sur la digue. Au sortir de la guerre, ils ont été rasés pour reconstruire des maisons.» Et l'historien local de conclure, le regard rivé sur cette plage comme «habitée» : «Ce n'est peut-être pas de la grande histoire, mais c'était chez nous. Il est important pour des gamins de comprendre ce qui s'est passé ici.»



La batterie Todt est depuis 1972 un musée privé qui accueille chaque année entre 25 000 et 30000 visiteurs


Si la Coupole est le plus connu, ils sont quelques-uns, ces blockhaus plus ou moins récemment transformés ... en musées : Éperlecques, Mimoyecques ou le bunker du parc Saint-Pierre, à Calais.


À deux pas du cap Gris-Nez, dans le village d'Audinghen, il est difficile de passer sans remarquer cette grosse casemate sur laquelle en lettres blanches est écrit «musée». C'est l'un des quatre blockhaus de la batterie Todt, le septième plus gros ouvrage construit par l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Derrière des murs de 10 m d'épaisseur, dix-huit hommes se sont attelés pendant la guerre à faire fonctionner cette batterie et son canon de 42 km de portée qui tirait vers l'Angleterre.

Après guerre, le ministère de la Défense garde en son giron cet ouvrage, au cas où... Mais quelques années plus tard, il vend le terrain à un agriculteur qui ne sait que faire de ce béton qu'il laisse à l'abandon. Passionné d'histoire et collectionneur, Claude Davies saute sur l'occasion quand au début des années 1970, le paysan cherche à céder son champ. Pour cet hôtelier d'Audinghen, c'est la possibilité de réaliser son rêve, son musée. Non sans mal, car il a fallu pomper le bunker inondé.

Sont exposés aujourd'hui armes, habits, la cambuse reconstituée, la salle des machines gardée à l'identique. Il n'y a que le canon qui n'est plus, il a été scié. Mais à l'extérieur, un canon K5 sur voie ferrée d'un calibre 280 mm est présenté.

Pôle d'attractivité
Chaque année, entre 25 000 et 30 000 personnes visitent ce musée privé. Un succès, sachant que le site est devenu un réel pôle d'attractivité avec, autour, camping et brasserie. C'est Sophie Davies, la belle-fille de Claude, qui gère désormais cet endroit «qui aurait été abandonné sans la volonté de mon beau-père». Tout aussi passionnée, elle est intarissable sur le devoir de mémoire. «On accueille beaucoup d'enfants. Même si c'est un ouvrage allemand, les mots et les images ont tout autant de poids pour faire comprendre que jamais, ça ne doit re commencer
L. D.

Ouvert tous les jours, de 10 h à 12 h et de 14 h à 17 h 18 h le week-end). Tarif : 6 E (3 E de 8 à 14 ans et gratuit jusqu'à 7 ans). Tél. : 03 21 32 97 33 ou 03 21 82 62 01. www.batterietodt.com

À Audresselles, en bord de mer, ce blockhaus est une résidence secondaire.
Une reconversion rare mais qui existe.

Auteur de trente-sept ouvrages sur les fortifications, dont de nombreux sur le mur ... de l'Atlantique, Alain Chazette est un des grands spécialistes des blockhaus.


- Combien de blockhaus y a-t-il dans la région ?
«Beaucoup ont été détruits et il est impossible de savoir combien il en reste. Mais rien qu'en France, 15 000 ouvrages lourds (avec des murs de 2 m d'épaisseur minimum) ont été construits par les Allemands, quatre fois plus d'ouvrages légers, plus les bases sous-marines, les bases pour les armes spéciales : les fusées V1 et V2 à la Coupole et à Éperlecques ou V3 à Mimoyecques
- Sont-ils menacés ?
«Ils ont l'inconvénient d'être des ouvrages ennemis, qui ravivent de mauvais souvenirs. Donc on n'y est pas attaché comme on peut l'être aux châteaux forts. Ils ne sont pas particulièrement protégés, appartiennent un peu à tout le monde (armée, privés, Région, ONF) et quand ils sont abandonnés, ils sont squattés, servent de pissotière l'été... Ce qui donne des arguments à ceux qui veulent les détruire
- Doit-on tous les garder ?
«Peut-être pas, mais je demande à ce que l'on coordonne un recensement et que l'on décide d'une vraie politique. Car ils sont un patrimoine architectural et historique. En tout cas, les détruire n'est pas la solution, il suffit de voir le prix que ça coûte
- Qu'en faire alors ?
« Certains leur ont trouvé une utilité qui peut surprendre. Des privés en ont fait des caves, ça conserve très bien le vin. Nombreux sont ceux qui en ont fait des remises. À savoir qu'au même titre qu'une cave, ce n'est pas considéré comme de la surface habitable pourl 'impôt foncier. Plus rare, certains, comme à Audresselles (au nord de Boulogne-sur-Mer) l'ont aménagé en habitation, mais c'est un peu froid. Un grand hôtel de Biarritz a aménagé une piscine sur une grande cuve à canon. Et je me souviens d'un monsieur, un peu original peut-être, qui, près de Boulogne-sur-Mer, avait tapissé les murs d'un blockhaus de coquillages et l'avait fermé pour en faire son coffre fort.»
- Un peu farfelu tout cela...
«En tout cas, il est possible d'agir de manière intelligente. Pour une commune, un petit coup de peinture blanche et ça fait un local d'entrepôt gratuit, une buvette pour un club... À Noirmoutier, la mairie a nettoyé le terrain devant les blockhaus pour en faire un parcours fléché. Ce sont de vrais terrains d'aventure et de mémoire pour les enfants.»

in LA VOIX DU NORD, édition régionale du 26 avril 2010

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